Récit
Cécile Carton ASJ 2008-2009
Récit - 17 octobre 08
Humeur cyclique
Ou comment, parfois, la vie vous met des bâtons dans les roues.
Tout a commencé par une panne d’ascenseur. Un ascenseur normal, ni plus glauque, ni plus agréable qu’un autre, à peine plus grand que la cabine d’essayage d’un magasin, mais sans miroir ni musique. Un tout petit réduit enduit de peinture jaune, au sol recouvert de plastique noir décollé dans les coins, et qui, comme tous les ascenseurs, change d’odeur à chaque passager. Cet ascenseur, donc, est resté bloqué un matin entre le 3e et le 2 e étage d’un immeuble. Evidemment, il a fallu que ce soit au moment exact où je m’y trouvais. Fatalement, c’était aussi le seul jour où je m’étais réveillée en retard et où il m’aurait fallu courir attraper mon bus. Déjà, à 8h30 ce matin-là, la journée s’annonçait mal. La suite des évènements n’a pas donné tort à cette intuition première qui m’avait saisie au réveil. Il y a des jours comme ça, dit-on, où l’on ferait mieux de rester couché. L’ascenseur n’était qu’un signe. Car la véritable catastrophe eut lieu plus tard, dans la nuit.
Après une longue journée de travail, j’étais allée boire un verre avec des amis. Occupation sympathique et méritée, mais qui m’avait imposé un effort difficile : prendre mon vélo. Or, mon vélo est vieux. Très vieux. Pour préciser, j’oserais même dire : déglingué. C’est une bécane deuxième génération, une monture datant du début des années 80, un fidèle destrier qui a bien vécu et bien servi. D’aucuns diront que les quelques bières bues plus tôt dans la soirée sont pour quelque chose dans ce qui se passa par la suite. Ce à quoi je rétorque sans hésiter que l’alcool n’est pas responsable de l’humeur cyclique de ma bicyclette, qui ce soir-là avait décidé de ne pas me ramener chez moi. Pourtant, le trajet avait bien commencé : je pédalais tranquillement, le nez au vent, profitant de la promenade nocturne et des jolis éclairages de la ville. Soudain, mon vélo pile net, accompagné d’un bruit strident. Je manque passer par-dessus le guidon, surprise par la violence de l’arrêt. Je descends prestement de ma bicyclette pour constater les dégâts. Horreur ! Mon sac, pris dans les rayons de la roue avant, est déchiré, mes affaires étalées par terre, mes écouteurs de baladeur sont en milles morceaux. Et, pour couronner le tout, le vélo a déraillé. C’est là que je me dis : j’aurais du écouter mon père quand il m’a appris à réparer un vélo ! Je suis loin d’être une cycliste chevronnée. Je ramasse mes affaires rapidement et me dirige vers un petit groupe de personnes pour demander de l’aide. Avec obligeance, trois gentlemen réparent mon vélo et je repars, ragaillardie.
Quelle ne fut pas ma stupeur quand mon fidèle vélo ose remettre ça cent mètres plus loin ! Tout d’un coup, il refuse d’avancer. Il est pire qu’un cheval borné ! Un peu énervée cette fois, je me penche et constate que la roue arrière ne tourne plus. Je n’y comprends rien. Ce vélo me rend folle : il roule, il ne roule plus, il roule à nouveau, un peu plus loin il refuse d’avancer…L’animal est lunatique. Il fait nuit, je suis loin de chez moi et il va me falloir rentrer en portant ma lourde et vieille monture tout au long du chemin. Je ris presque de tant de malchance. Je dois sans doute avoir l’air bien décontenancée, plantée là toute seule, puisque deux hommes viennent vers moi et me proposent leur aide. Par un très heureux hasard, il s’avère que l’un est mécanicien. Il répare mon vélo en un tournemain. Je finis par arriver chez moi, une heure plus tard que prévu. Cerise sur le gâteau : en sortant mon téléphone portable de mon sac déchiré par l’accident, je me rends compte, horrifiée, que l’écran n’a pas supporté le choc. Une grosse tache noire s’étale dessus, telle la pierre qui devrait marquer cette journée.
Une semaine plus tard, j’ai acheté un nouveau téléphone, rafistolé mon sac, oublié les dangers du vélo. Hardie, je sors à nouveau ma bécane de son local. Tout roule. Je savoure la soirée, sûre de pouvoir rentrer chez moi sans problème. Confiante, je le prête même à une amie qui doit aller chercher des volleyeurs pour qu’ils nous rejoignent. Elle revient une heure plus tard. Ma vieille bicyclette n’a pas résisté à ces grands et forts athlètes. Il a suffit que l’un de ces gaillards lui grimpe dessus pour que la roue arrière fasse à nouveau des siennes. Le corps brisé, elle est en réparation.
Je suis rentrée en taxi.
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