Comme une envie d'écrire qui démange...

Publié le par Cilou :

I. Elle s'ennuie.

 Elle s'est levée tard, pourtant, essayant de prolonger le sommeil pour ne pas affronter le jour.  Le jour, précédé par la lumière blafarde qui filtre dans la pièce, était pourtant déjà là depuis longtemps. Il l'attendait, paré de nuages mirobolants et emmitoufflé dans son silence dominical. Elle, elle l'a ignoré. Elle a essayé de prolonger le souvenir de la soirée de la veille, de la pluie chaude et épaisse, du feu de bois et des feuilles luisantes des arbres. Elle ne voulait pas se réveiller, elle préfère tellement le tourbillon inconscient de ses rêves. Elle a jeté un coup d'oeil furtif au réveil. Glissé un pied hors de la couette. Etiré. Remis le pied sous la couette. Elle s'est retourné et rendormie. Puis elle s'est levée d'un coup, a pris une grande inspiration et s'est mis debout. Ca y est, c'était fait. Le jour était bien là, maintenant. Alors elle a ouvert ses volets. Elle a regardé le ciel dans les yeux, elle lui a dit qu'elle y arriverait, qu'elle affronterait cette autre journée, et encore cette autre, et celle-là, et la suivante. Jour après jour, malgré les soirées qui s'étirent et le jour qui s'infiltre de plus en plus tôt. Elle lui a hurlé qu'elle relevait le défi, qu'elle reviendrait à la vie, qu'elle dormirait la nuit. Qu'elle n'avait plus besoin de lui. Qu'il était parti, qu'elle l'avait oublié elle aussi, que sa vie sans deux brosses à dents côte à côte, c'était possible. Et elle a hurlé longtemps, pour le ciel et pour elle-même.

Et maintenant, elle s'ennuie. Comme toujours le dimanche, quand sa tête est vide et que ses souvenirs reviennent. Elle déteste les dimanches. Elle les aborre. Elle les hait. Elle les raye sur son calendrier. Les dimanches sont des trous noirs dans lesquels elle s'enfonce. Un trou d'ennui, de mélancolie, qu'elle rempli de films, qu'elle assomme de somnifère, qu'elle abruti d'alcool, qu'elle consume de cigarettes. Le temps s'écoule parallèlement aux bouteilles vides et à la fumée.

Dans son carnet à dessin, elle griffonne une silhouette, toujours la même. Lui. Ses cheveux bouclés, son sourire lumineux, ses yeux d'ange, ses manières de démon. Elle se noie dans cette silhouette disparue. Elle ne sait plus rien dessiner d'autre. Quand il était là, elle dessinait des dessins merveilleux, des chants d'oiseaux, des bulles de savon, des choses qui n'existent que dans les rêves. Elle a déchiré toutes les pages.

La journée est presque passée. Elle s'extirpe enfin de son canapé, et sort acheter de quoi manger ce soir. Son frigo est vide. Comme tout chez elle.

Sur le palier de sa porte, elle croise son voisin, un vieux monsieur un peu étrange, les enfants du quartier l'appellent le Sorcier, parce que tout le monde dit qu'il était jadis magicien. Il le sait et s'en amuse, parfois il met un chapeau pointu pour leur faire peur et fais quelques tours de magie. C'est un vieux monsieur qui vit seul, il semble exister depuis toujours, ses rides lui dessinent une carte du monde sur le visage et ses yeux reflètent l'âme des gens qu'il a connu. Il sort toujours en même temps qu'elle pour aller s'acheter des pâtes dans la boutique d'en face. Personne n'est jamais rentré chez lui, il ne reçoit jamais d'ami, et de temps en temps elle entend des bruits bizarres à travers la cloison. Mais elle n'y prête pas attention, enfermée dans son écorce de tristesse. Ca fait bien longtemps qu'elle n'a pas parlé à quelqu'un en dehors des phrases banales adressées à ses collègues.

Ils descendent l'escalier l'un derrière l'autre, comme tous les jours. Elle devant, gracile, fragile, maigre et peureuse. Lui, il la suit, traîne des pieds dans ses vieilles pantoufles. Ils descendent les marches sans se parler, sans se frôler, habitués chacun à leur solitude. Devant la porte de l'immeuble des gamins s'amassent, géographie permanente de casquette et de musique, et demandent au Sorcier un de ses tours de cartes. Il s'exécute, souriant mais sans un mot, et surtout, sans perdre des yeux la fragile jeune femme qui s'éloigne et rentre dans le petit supermarché au bout de la rue.

Elle, dans la boutique, prend d'un geste machinal la même boîte que tous les jours. Elle traîne un peu dans les rayons, heureuse de ne pas être enfermée dans son appartement. Elle regarde les objets d'un air que tout dégoute, "mais à quoi ça sert tout ça? mais à quoi ça rime d'acheter des moyens de vivre quand on n'a plus de raison de le faire?" pense-t-elle en regardant toutes les marchandises dans les rayons. Le petit magasin est pour elle le parfait reflet des familles heureuses: couches pour bébé, nourriture pour le chat, fourniture scolaire pour les enfants, préservatifs pour les parents, maquillage pour la maman, cravate pour le papa. Tout ce qu'elle ne sera jamais. Tout ce qu'un jour, insouciante et naïve, elle a voulu devenir.

Apparaît dans le rayon le Sorcier, qui a fini son tour de cartes. Il porte son chapeau pointu, ce qui, dans cette banlieue où la casquette est légion, lui donne un air étrangement décalé. D'autant plus que sa chemise sort tout droit d'un film en costume d'époque, avec dentelle et frous-frous aux manches. Il est connu dans le quartier, les gens ne s'étonnent plus. Le vendeur lui adresse un salut amical. Le vieil homme dégage quelque chose qui fait que tout le monde l'aime bien. Et pourtant, les gens de l'immeuble ne sont pas faciles à vivre. Mais avec lui, ils sont presque déférents, le saluent toujours, bien que lui ne leur parle jamais. Il est comme ça, le Sorcier, il sourit à tout va, mais ne parle pas.

Elle non plus, d'ailleurs. La plupart du temps retranchée dans son appartement, elle ne sort que rarement pour aller travailler, et si elle croise un voisin, elle se contente de hocher la tête et de baisser les yeux.

C'est ce qu'elle fait lorsque le Sorcier passe à côté d'elle dans le rayon des pâtes. Il lui sourit en silence, elle baisse les yeux en hochant la tête d'un air poli mais distant. Le Sorcier prend la même boîte qu'elle dans le rayon, et la suit vers la caisse. Comme toujours. Ils vivent retranchés dans des mondes parallèles, étrangement semblables, et pourtant s'ignorent. Du moins, elle l'ignore. Elle semble à peine se rendre compte de sa présence. Le vieillard lui, ne la quitte jamais des yeux. Qui sait si elle en est consciente...? Le désespoir et  les somnifères la font flotter dans un univers d'indifférence et le monde réel est hors de sa portée. 

Toujours l'un derrière l'autre, ils retournent vers l'immeuble. La jeune femme légère et le vieil homme sage. Drôle de duo qui se côtoie sans se connaitre.

 

II. Il s'inquiète.

Ca va faire trois jours qu'il ne l'a plus vu. Trois jours qu'il se sacrifie seul au rituel quotidien des pâtes. Il s'inquiète. N'était-elle pas plus vacillante, plus maigre, plus indifférente encore que d'habitude, la dernière fois qu'il l'a vu? Il tourne en rond dans son appartement, ne sachant que faire. Cela ne regarde qu'elle, ce qu'elle fait, après tout. Quel droit a-t-il sur elle? Peut-être est-elle partie en voyage, ou chez des amis, ou peut-être a-t-elle déménagé, ou encore elle est chez un homme.

Il ne sait pas pourquoi, mais depuis que cette jeune femme est arrivée dans l'immeuble, il s'en occupe. Elle est arrivée un hiver, déjà très mince, cernée, sans bagage, épuisée. Il l'a vu par la fenêtre, il l'a observé longuement. Comment avait-elle atterri ici? Elle était comme lui, il l'avait senti tout de suite. Différente. Les gens du quartier ne s'y sont pas trompés non plus. Ils ne avaient jamais parlé, et quand elle a emménagé, aucun voisin n'était venu sonné à sa porte pour se présenter et lui apporter quelque chose à manger, personne ne lui avait souhaité la bienvenue. Elle était arrivée, en silence et à pas feutré, dans l'ignorance générale. Et depuis, ça n'avait pas changé. Il avait remarqué qu'elle était toujours seule, qu'elle ne parlait pas, ne souriait jamais, qu'elle sortait seulement aux horaires de travail, qu'elle avait toujours un petit carnet en cuir rouge sur elle, qu'elle allait tous les jours à la même heure acheter les mêmes pâtes, qu'elle s'enfonçait dans le silence, les habitudes et la solitude. Qu'elle maigrissait. Qu'elle fumait beaucoup. Il avait remarqué beaucoup de choses. Il l'observait avec attention, et elle ne semblait pas s'en rendre compte.

Il avait pris l'habitude de sortir en même temps qu'elle, de la suivre à distance, mais sans jamais lui parler. En fait, il ne voulait pas se l'avouer, mais elle remplissait sa vie à lui.

Et désormais, sa vie était terriblement béante depuis trois jours. Mais où est-elle passé? se demandait-il. Est-elle enfermée chez elle? Est-elle ailleurs? Partie? Pour combien de temps? Il vivait l'angoisse d'un mari qui attend sa femme en retard. Il ne savait pas quoi faire.

 

III. Elle part...

Inconsciente. Son corps en travers du lit défait, elle gît. Autour d'elle, c'est le brouillard, le bonheur de ne plus penser, la joie de ne plus rien sentir. Elle se sent partir, elle part.

Depuis trois jours, elle ne s'est pas levée. Elle a débranché le téléphone, elle a fermé tous les volets, elle s'est couché. Elle a avalé des somnifères. Elle dort, et depuis trois jours elle coule. Elle se laisse aller avec volupté dans le puit de basalte qui l'avale. Elle est bien, elle n'a plus à faire semblant de continuer, elle n'a plus à hurler au ciel des défis qui lui semblent des montagnes infranchissables. Elle a cessé de se battre contre elle-même.

Les souvenirs affluent, et dans sa semi-conscience elle sourit: le bon vieux temps est revenu. Elle revoit tous ces moments passés, elle est de nouveau dans ses bras, l'odeur des ses cheveux bouclés l'enveloppe, elle est en sécurité, elle n'est plus seule.

Ils sont au restaurant, il l'a invité pour fêter leur deux ans de vie de couple. Pour l'occasion, ils ont choisis un restaurant très cher, très chic. Ils sont très beaux tous les deux: lui en costume sombre, chemise bleu clair, comme ses yeux ; elle en robe du soir, féminine, élégante, sensuelle, et heureuse. Ils rient comme deux gamins devant leurs cadeaux de Noel, s'émerveillent de tout, depuis la nappe aux multiples couverts jusqu'aux gestes des serveurs, si maniérés. Ils mangent des langoutines avec des grandes pinces, ils se barbouillent le visage de mayonnaise, leurs yeux pétillent. Ils boivent un peu trop, ils se dévorent des yeux.

Maintenant, ils sont en vacances, en Espagne, il lui étale de la crème sur le dos, elle lui lèche les gouttes salées qui parsèment ses épaules bronzées. Ils plongent, il la porte sur ses épaules, elle saute dans l'eau dans un éclat de rire. Ils sont jeunes, insouciants, ils s'aiment.

Dans leur lit, ils parlent de leurs futurs enfants. Ils imaginent leur maison, qu'ils auront construit eux même. Mais avant, ils vont partir faire le tour du monde, ils vont traverser le Sahara à dos de chameau, construire des igloos au pôle Nord, observer des aurores boréales, prendre des photos d'enfants dans l'Himalaya, nager avec des requins, se perdre en Amazonie, manger du singe parmi les Indiens Jivaros, vivre sur une île déserte, et faire le tour de l'Amérique du Sud à moto comme le Che, et puis la route 66 et le grand canyon, et l'Indonésie, et sauter des chutes du Niagara, et..et...et..

 

IV. Il arrive.

Il sonne chez elle.

 

à suivre...    ICI

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Publié dans Art en tout genre

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Z
on attend avec impatience !!!
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