Nationalisme: êtes vous ethnique ou civique?
« Vous êtes avec nous ou contre nous ». Le président américain George W. Bush exprime de façon radicale le trait commun à tout nationalisme : l’affirmation de soi par rapport à ce qui n’est pas soi. L’identité nationale est alors érigée de manière agressive, se construisant contre ce qui lui est étranger. Cette exaltation du sentiment national, accompagnée parfois de xénophobie et d’une volonté d’isolement, n’est pas neuve. Chaque fois que la cohésion d’une nation se sent menacée, que ce soit de l’intérieur ou de l’extérieur, on assiste à une radicalisation du patriotisme. Or aujourd’hui, « la mondialisation capitaliste nourrit les paniques identitaires et les nationalismes tribaux » explique un membre d’Attac (Association pour la taxation des transactions financières et l’aide aux citoyens) lors du Forum social mondial. « La domination du marché capitaliste n’a pas supprimé mais intensifié les conflits nationaux ». Que ce soit en Europe, aux Etats-Unis, en Afrique ou au Moyen-Orient, les nationalismes sous toutes leurs formes se répandent comme une traînée de poudre.
Conséquence de la mondialisation ? Refus de la nouveauté et peur de l’inconnu ? Union contre une agression extérieure ? Volonté de maintenir une souveraineté nationale ? Il existe une multitude d’explications, parallèles à de multiples nationalismes. Car qu’est ce qu’une nation ? Serait-ce simplement l’endroit où l’on naît, comme l’indique l’étymologie? Quels sont les rôles de l’histoire, la langue, la religion ? La nation est-elle un rassemblement volontaire ou prédéterminé ? Se fonde-t-elle sur le droit du sol ou celui du sang ? Nationalisme « ethnique » ou « civique » ?
Le concept de « nation » est finalement très flou. C’est une idée moderne dont les origines ne remontent qu’au XIIIe siècle, engendrée par la Révolution française et le principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». Il est essentiel de distinguer deux conceptions bien différentes de la nation : la conception allemande et la conception française. La première définit la nation à partir de la langue : ce qui crée une identité collective, c’est le fait de se comprendre. L’idée française est plus vague : « Ce qui distingue les nations, ce n’est ni la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu’ils sont un même peuple lorsqu’ils ont une communauté d’idées, d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérances » exprime Fustel de Coulanges. Ernest Renan confirme ainsi : « L’homme n’est ni esclave de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation ». Ainsi, ce serait le nationalisme qui crée la nation, superposée à l’Etat ou pas, et non l’inverse. Sur le terrain, l’idéologie peut donner naissance à des formes sociologiques bien diverses. Sa plus grande vertu est de rendre possible l’intégration de groupes sociaux et de populations hétérogènes, ainsi que de créer une certaine cohérence de la société. Actuellement, en Irak, chiites comme sunnites se rassemblent autour du rejet de l’occupation américaine : celle-ci fait ressurgir un nationalisme qui transcende les divisions confessionnelles. « Le plus important en ce moment est l’unité » explique un observateur. Néanmoins, le nationalisme peut aussi bien inspirer la croissance moderne d’une société active et démocratique que faire naître des Etats totalitaires et agressifs, des sociétés oppressives et repliées sur elles-mêmes. Qu’en est-il des nationalismes actuels ?
On assiste aujourd’hui à une remontée électorale de l’extrême droite en Europe: elle atteint 22% en France, 16 en Italie, presque 19% en Bosnie et jusqu’à plus de 24% en Suisse. Partout, des partis politiques prônent « la préférence nationale », dénoncent les partis traditionnels et l’échec des méthodes ultralibérales. A Anvers en Belgique, les sondages créditent l’extrême droite de 40%. Le parti en question, le Vlaams Belang (VB), milite contre les étrangers et pour une Flandre indépendante. L’un des thèmes majeurs abordés est la saleté de la ville : « la question des immondices est liée à la présence massive dans notre ville de 25000 illégaux et de 17000 demandeurs d’asile qui n’ont pas de notion de la gestion des déchets » explique Filip Dewinter, leader du mouvement. Plus généralement, il plaide pour l’abolition de l’Etat belge et de sa monarchie, auxquels il veut substituer une République flamande. « Le VB est le parti populiste le plus extrémiste d’Europe » affirme Bart De Wever, président de l’Alliance nationale flamande, une formation démocratique qui tente de concurrencer l’extrême droite sur le terrain du nationalisme. Le Vlaams Belang n’est pas un cas isolé. En France aussi, le parti d’extrême droite ne cesse de progresser. Les élections d’avril 2002 en sont une preuve concrète. Pour le Front National mené par Jean-Marie et Marine Le Pen, il est nécessaire de remédier à l’abaissement de la France et de restituer sa « vocation naturelle » de grande puissance. Le renvoi des étrangers découle dans ce contexte d’un « intérêt réciproque » pour les deux pays : « il importe de mener une politique qui permette un essor de ces pays [du sud de la Méditerranée], adapté à leur identité et à leur géographie, permettant le retour des populations immigrées sur le sol d’origine [ …] en commençant par les plus récemment arrivés et par ceux qui ne justifient pas d’un emploi stable ».
Les conceptions ethnicistes de la nation, fondé sur le mythe de « l’ancêtre commun », prolifèrent donc en Europe. Mais pour Alexandre Smolar, maître de recherche au CNRS, il s’agit d ‘ « une maladie transitoire, une pause, un recul symptomatique d’une certaine fatigue. Il faut y être très attentif, mais sans dramatiser ». Un avis auquel s’oppose radicalement Claude Cantini, puisque selon lui « tout nationalisme n’est qu’un fascisme en puissance ».
Ce qui est sûr, c’est que tous les domaines sont touchés, et les exemples de nationalismes, qu’ils soient ethniques comme ceux précités, ou civiques, ne manquent pas. Au Congo, à l’approche des élections du 29 octobre 2006, le nationalisme est revenu sur la scène politique à travers le principe de « congolité », dont le but est de mettre en doute la légitimité de l’adversaire politique. En Corse, de nombreux assassinats et attentats sont commis sous couvert de nationalisme. La littérature non plus n’est pas épargnée. Au delà de la bataille pour la défense de la langue française, définie par François Tallandier comme « le contraire d’un nationalisme » car « soutenir la langue française, c’est défendre la diversité des langues et l’identité des peuples » ; le nationalisme fait débat. Pour « insulte à l’identité turque », la romancière Elif Shafak est poursuivie en justice. Son roman est accusé de « diffuser la thèse du génocide arménien ». Pour elle, il faut « transcender les frontières nationales et les dogmes nationalistes. Le changement viendra d’en bas, non d’en haut, et sera le fait des individus et des peuples, non des Etats et des hommes politiques ». L’ouverture au monde est alors vue comme une chance et non un danger. « Il faudrait admettre que l’ouverture au monde est une chance » affirme Jacques Attali, tout en dénigrant ce qu’il nomme « le social nationalisme ». Même le football est érigé en sport national. Chaque pays, voire chaque ville, s’identifie à une équipe en opposition aux autres. On l’a vu lors de la Coupe du monde, les matchs éclipsent toute autre actualité. Cependant, les grandes manifestations sportives ont toujours donné lieu à des exploitations nationalistes : on se souvient des Jeux Olympiques de Berlin présidés par Hitler en 1936, par exemple. Ce qui est nouveau c’est la mondialisation du phénomène : il n’y a pas un endroit sur la planète qui n’échappe au football. Selon Pascal Boniface, auteur de « Football et mondialisation », le ballon rond est « le stade ultime de la mondialisation ». La force du football réside dans « l’interaction entre talent individuel et capacité collective ». Et si le football était une métaphore du monde ? Le football s’avère être un bon exemple de fierté nationale et d’échanges internationaux. Et n’est-ce pas l’objectif même que devrait poursuivre toute société : garantir l’équilibre entre individuel et collectif, entre nationalisme et mondialisation, entre enracinement national et ouverture aux autres ?
[travail réalisé pour l'ESJ - 08-11-06]
Youhou!! j'ai eu 14/20 :):):):):):) (explosion de joie!)