En 2006, les pauvres sont-ils moins pauvres?

Publié le par Cilou :

« L’Insee voit moins de pauvres en France ». D’après le constat de l’Institut national de la statistique et des études économiques, de 1996 à 2004 le nombre de Français vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 13,5% à 11,7%. Mais les indices statistiques révèlent-ils les différentes natures de la pauvreté ? Les chiffres disent-ils l’évolution de la précarité ? Décrivent-ils les nuances de la question sociale ? Pas si sûr. « Les seuils statistiques lissent, ils ne racontent pas la disparité qui se creuse » déplore Serge Paugam, auteur de nombreux livres sur la pauvreté. Quant à l’ouvrage collectif dirigé par Stéphane Beaud, il va jusqu’à parler de « La France des invisibles », qui ne forme pas une classe sociale homogène mais revêt plusieurs visages, du chômeur au SDF en passant par les travailleurs précaires. Le fossé entre la France officielle des statistiques et la France réelle de l’insécurité sociale devient alors béant.

Mais que signifie être pauvre aujourd’hui? Une vraie difficulté à définir la notion de pauvreté entrave toute analyse, voire toute mesure concrète de lutte contre la précarité en dehors du cas par cas. Etre pauvre, c’est avoir un niveau de vie éloigné du niveau de vie médian. On comprend dès lors qu’il n’existe pas de définition absolue de la pauvreté, seulement des définitions relatives. Toute société définit de façon singulière ses exclus. D’après un sondage effectué dans le cadre de l’Eurobaromètre de 1989, la majorité de la population interrogée dans les pays du Sud voit la pauvreté comme un état permanent et reproductible (Grèce : 65%, Portugal : 63%, Italie : 55%, Espagne : 50%). Au Pays-Bas, 17% seulement des personnes ont la même opinion, 20% au Danemark et 24% en Allemagne. Dans ces pays, la majorité de la population considère la pauvreté comme une « chute ». Il est clair qu’elle est perçue différemment selon le degré de développement économique. Toujours selon M. Paugam, on peut distinguer trois formes de relations entre société et pauvreté. Les sociétés traditionnelles, sous industrialisées, connaissent une « pauvreté intégrée », traditionnelle, avec une classe sociale à bas niveau de vie nombreuse et reconnue. Dans les sociétés industrielles, il s’agit plutôt d’une « pauvreté marginale », les pauvres sont vus comme une minorité, qui ne s’adapte pas au système, et doit être combattue. Enfin, dans les sociétés postindustrielles, on trouve une « pauvreté disqualifiante », qui relève de l’exclusion, c’est-à-dire de la privation de droits plus que de biens. Cette nouvelle forme de précarité affecte l’ensemble de la société par le biais d’un impressionnant « turn over » (renouvellement des classes sociales pauvres). Ces nouveaux pauvres sont dévalorisés car refoulés hors de la sphère productive. Cependant, il est important de nuancer ces définitions générales. Il existe de nombreux contrastes, que ce soit au niveau national ou au niveau régional. Etre pauvre en Italie ne recouvre pas la même réalité qu’en France, de même qu’être pauvre à Marseille n’est pas être pauvre à Lille. Les aides sociales diffèrent grandement d’un endroit à l’autre, et il ne faut pas oublier qu’elles jouent un rôle important dans la réduction de la pauvreté. Sans elles, le taux monterait jusqu’à 13,1% en France. Malgré ces différences, la pauvreté disqualifiante est le schéma le plus répandu dans nos sociétés occidentales modernes. Il y a une profonde contradiction entre l’idéal égalitaire de ces sociétés et les inégalités inhérentes au fonctionnement économique du système productif. En trente ans, la pauvreté a changé de visage. Si elle a reculé d’une façon générale comme le souligne l’Insee, elle touche désormais non plus seulement une frange précaire de la société, mais aussi les jeunes et les salariés. Cette nouvelle pauvreté est directement liée à la précarisation de l’emploi, qui s’accentue de plus en plus. Il y a donc eu une forte évolution et dispersion de la réalité de la pauvreté, tandis que la notion restait la même.

Y’a-t-il réellement moins de pauvres en France et dans nos sociétés modernes ? C’est contestable. Mais alors comment expliquer que ces pauvres de 2006 ne soient plus pris en compte par les statistiques ? S’ils ne sont pas moins nombreux, sont-ils « moins pauvres » ?

C’est sûr, aujourd’hui, il ne s’agit pas (dans la plupart des cas) de dénuement total : on meurt rarement de faim en Europe au XXIe siècle. Il n’empêche que des millions d’enfants, d’hommes et de femmes vivent à la marge de nos sociétés. Ils n’aspirent pas seulement à manger, mais à avoir un logement décent, à étudier ou travailler, se soigner comme les autres, dans un pays où le niveau de richesse devrait le leur permettre. Selon un rapport du CERC (Conseil de l’Emploi, des  Revenus et de la Cohésion sociale), un million d’enfants vivaient sous le seuil de la pauvreté en France en 1999, ce qui représente 8% des enfants. Fin 2002, plus de 3,2 millions de personnes percevaient les minima sociaux en métropole. Ainsi, contrairement aux statistiques mesurant le taux de pauvreté, les statistiques des bénéficiaires des aides sociales progressent. Le nombre d’allocataires des minima sociaux, c’est-à-dire de l’allocation de parent isolé (API), de l’allocation aux adultes handicapés (AAH) ou du revenu minimum d’insertion (RMI), a augmenté de 1,9% en 2002.  Ce paradoxe souligne bien qu’en réalité, la pauvreté n’est pas en recul. Il s’agit, sinon d’une progression, du moins d’une stagnation. Si les statistiques sont faussées, c’est bien parce la réalité de la pauvreté a évolué. Il s’agit moins aujourd’hui de réelle pauvreté que d’exclusion. La pauvreté fait référence à un certain niveau d’accès aux biens, tandis que l’exclusion fait référence au niveau d’accès aux droits. Or aujourd’hui, ce qui pose problème n’est plus tant les biens matériels que les droits minimum pour des conditions de vie digne. Lors d’un débat publié par le Monde, Fabien Tuleu, délégué général d’Emmaüs France, à la question « Y’a-t-il une aggravation de la France à deux vitesses ? », répond ainsi  : « Une personne sur dix aujourd’hui en France […] n’accède pas à ses droits fondamentaux : logement, emploi, santé, accès à l’ensemble des services publics. Ce chiffre fait qu’on vit dans une société où cohabite deux mondes : un monde de la consommation, où les gens jouissent de leurs droits […] et un monde de la difficulté, où les droits sont bafoués. » En famille ou célibataires, à Paris ou ailleurs, Français ou étrangers, avec ou sans emploi : ces personnes ont milles et un visages et un point commun, elles sont pauvres. En outre, « on observe une concentration de la pauvreté sur certaines catégories de la population », d’après Jacques Freyssinet, économiste et membre de l’Observatoire de la pauvreté. Ces gens-là sont jeunes, membres de familles nombreuses ou monoparentales, travailleurs précaires. Voire tout à la fois. Moins de pauvres, peut-être, mais plus d’exclus.

Autant de cas particuliers qui rendent les solutions complexes. De politique de longue durée, point ou presque. Un constat d’échec à l’heure où les hôtels insalubres brûlent et les banlieues s’embrasent. Restent ça et là quelques bonnes solutions, comme l’allocation de parent isolé pour les familles monoparentales, la mise en place de la PAJE (Prestation d’Accueil du Jeune Enfant), la loi Borloo de rétablissement personnel pour les surendettements…En ciblant avec précision, ces mesures font mouches. Mais quid du peloton de pauvres non concernés par ces cas particuliers ? « Un gouvernement pourrait décider qu’aucune personne ne disposera de moins de tant d’euros par mois, ou garantir un nombre maximum de personnes par habitation, des logements plus salubres… » rêve Stefan Lollivier, de l’Insee. L’effort principal à fournir concerne l’amélioration de l’accès à l’emploi et la qualité de celui-ci. Cela contribuerait à relever le niveau des revenus, donc du niveau de vie. Il apparaît également urgent d’aider les familles à concilier vie professionnelle et vie familiale, en instaurant des modes de garde d’enfants accessibles à tous, et en privilégiant le retour à l’emploi de mères célibataires. « La lutte contre la précarité n’est ni de gauche ni de droite. Elle est universelle et doit répondre à des ambitions solidaires et fraternelles. [Il faut] lutter contre la misère et ses causes » s’insurge Fabien Tuleu, protestant contre la faiblesse des mesures gouvernementales. Et ce n’est pas la 22e campagne d’hiver des Restos du Cœur, entamée le 3 décembre, qui va le démentir. L’association lutte depuis des années, et sa pérennité prouve qu’elle est toujours nécessaire. Alors, vraiment, les pauvres sont-ils moins pauvres en 2006 ?

[ESJ - 06.12.06]

 

 

 

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