Les saisons de la nuit, Colum McCann
Ce roman parle de New-York, d'amour, de mariages mixtes, de terrassiers qui creusent des tunnels, de bâtisseurs de gratte-ciel qui dansent sur des poutrelles à des centaines de mètres au-dessus de la ville. C'est peut-être le premier vrai roman consacré aux sans-abri, à ceux qui vivent au-dessous et à l'écart de la cité prospère. On sent que Colum McCann a fréquenté ces lieux-là: dans une langue qui procure un plaisir presque physique, il évoque avec une rare puissance ce présent qui empeste et ce passé qui opresse.
Les lieux, les époques s'entremêlent, avec toujours la même pudeur et la même tendresse pour décrire ces gens qui vivent sous-terre, qui meurent sous-terre. Le lien ténu au début devient fort et dense, on devine, on comprend, on partage. On aime.
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Extraits:
Les deux jeunes gens avancent en zizgaguant sur leurs bicyclettes. Les cheveux d'Eleanor coulent derrière elle comme un torrent. Walker a installé les deux cages en équilibre sur le porte-bagages. Ils pédalent comme un tandem insolite. Leur randonnée tient de la valse. [...] Eleanor touche le bras de Walker pour lui montrer les oiseaux dans leurs cages -l'un bleu, l'autre orangé- et tous deux se mettent à rire. Au milieu de leur pique-nique, un passant crache au visage de Walker et crie à Eleanor: "Femme à nègres!" Elle lui fait un pied-de-nez, et Walker s'essuie avec un mouchoir. Du haut du pont, il jette le mouchoir dans l'eau. Ils le regardent tomber en spirale. Walker ne dit rien; ils remballent le reste de leur pique-nique, sortent deux pots de peinture du panier, et, un peu plus tard, lâchent les pigeons. Ils retraversent le pont en pédalant à toute allure et en regardant les deux oiseaux rivaliser d'efforts pour arriver premier. Walker est loin devant, avec les cages vides toujours en équilibre sur le porte-bagages. "Attends-moi!" lui crie Eleanor. Les pigeons disparaissent dans le ciel. A leur retour chez Vanucci, les cyclistes trouvent les deux parieurs en fureur. Chacun a, dans les mains un pigeon qui vient d'être peint mi-bleu, mi-orangé. Ils se disputent pour savoir quel pigeon est à qui et qui doit deux dollars à l'autre. Sur le toit de l'immeuble, Walker et Eleanor se tordent de rire. Les deux hommes les regardent bizarrement, puis ils remettent les oiseaux multicolores dans leurs cages. "Purée!" dit Power. "Purée? C'est quoi?" demande Vanucci. "C'est..." Mais Power se met à glousser lui aussi. "La purée, dit-il avec un clin d'oeil à Walker, la purée c'est des patates écrasées".
La chaleur de la Bibliothèque de la 42e Rue, l'escalier monumental, les lustres aux multiples ampoules, l'étrangeté de la lumière électrique, et le plaisir de chier dans la porcelaine des toilettes du premier, encore que le papier hygiénique soit ordianaire et pas très doux au toucher. Au lavabo, il laisse l'eau chaude lui nettoyer les mains et la figure. Il est heureux de marcher dans les couloirs [...]. Alors il va au deuxième étage, où il remplit un formulaire pour demander un livre sur la construction des tunnels- il connaît par coeur le nom de l'auteur et la référence. Il attend sur le banc que le numéro s'affiche sur l'écran au-dessus de sa tête. "Merci mon ami" dit-il au jeune homme qui lui remet le livre. C'est au deuxième étage qu'il fait toujours le plus chaud. Il s'installe à une place au milieu de la gigantesque salle de lecture, il ouvre le livre, mais il ne lit pas ; il s'adosse à son fauteuil, se chauffe les mains sous la lampe et lève les yeux pour admirer le plafond et son univers fabuleux[...] La jeune Asiatique qui lui fait face à la table de travail, trop polie pour changer de place, se contente de lever les yeux quand il retire son pardessus. Il sent qu'il sent mauvais et il a envie de dire à cette fille: J'ai ma fierté, la Chinoise. Il frotte ses pieds par terre, où la neige a fondu autour de ses chaussures, et il la regarde subrepticement en s'abritant derrière ses cheveux.