La génération perdue - Dernier swing.

Publié le par Cilou :

 

« Il faut être toujours ivre. Tout est là. C’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrez sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous » clamait Baudelaire dans son Spleen de Paris (1869).  Paris qui, quelques années plus tard, est devenue  une ville virevoltante  hantée de jeunes écrivains américains, pas encore célèbres, dignes héritiers du poète. Car ces « exilés de Montparnasse » s’enivrent. De vin, de poésie, d’art, de pauvreté. « Lorsqu’on est à Paris, il faut profiter de la vie et envoyer les soucis au diable ». D’Hemingway à Ezra Pound, toute cette « génération perdue » s’est réfugiée à Paris autour de la librairie américaine Shakespeare and Company, dans l’atelier de Gertrude Stein rue de Fleurus, ou au Dingo, ce bar de la rue Delambre où Ernest Hemingway rencontre pour la première fois Francis Scott Fitzgerald. Ils sont sans arrêt fourrés au Dôme ou à la Rotonde. Hemingway donne des leçons de boxe à Ezra Pound, se réjouit de « ce temps où nous étions très pauvres et très heureux ». James Joyce a bien du mal à faire publier son Ulysse. Gertrude Stein vend deux Picasso pour éditer son livre Making of Americans. Un nombre incroyable de revues littéraires paraissent à l’époque. C’est un Paris florissant, tournoyant, joyeux, populaire, concentré autour des cafés, des ateliers, de la presse. Un Paris de créations, de brasseries, d'amitiés, de promesses, de traductions.

Parmi ces expatriés, Francis Scott Fitzgerald. L’auteur de Gatsby le Magnifique sèche sur son nouveau roman, mène une vie extravagante, dépense dans les hôtels fastueux de la rive droite. Dans un de ses carnets, il avait écrit son épitaphe : « Puis je suis resté ivre pendant des années, et ensuite je suis mort. » Cette ivresse glorifiée par Baudelaire (« Enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise ») est synonyme de création artistique et du mal-être de cette génération de l’entre-deux guerres. S’enivrer pour mieux créer, trouver l’inspiration, le courage, oublier la guerre et profiter de cette vie qu’on aurait dû perdre comme tous les autres. Scott Fitzgerald est au cœur de la génération perdue : enrôlé en 1917, il échappe de peu aux combats car la guerre se finit quelques jours avant son départ pour le front. Il ne meurt donc pas sous le feu, mais « terrassé par une crise cardiaque, […] à 44 ans, le 21 décembre 1940, dans l’appartement de Sheilah, sa dernière maîtresse. Vieille amie de Scott, Dorothy Parker se rend à la morgue pour lui dire adieu. En contemplant son visage blême et ses mains ridées, elle murmure un affectueux « pauvre con ! ». « Pauvre con » d’être parti comme ça, sans prévenir, bêtement, et sans avoir achevé son dernier roman. « Pauvre con » de laisser tout en plan. « Pauvre con » parce que sans cette « ivresse de vivre» qui pousse à tant d’excès, l’écrivain aurait pu mourir plus tard, avec des tas de chefs-d’œuvre supplémentaires.

 

De nos jours, c’est sûrement comme ça que ça se serait passé. Point d’ivresse, point d’excès. Créons, mais créons sagement, nous intime la société de la tempérance. Le mot d’ordre n’est plus enivrez-vous, mais ordre, sécurité, profit. Si l’on boit, c’est dans un élan destructif et non créatif. Si l’on écrit, c’est pour dire la peur de l’autre. La vie littéraire est réglementée, institutionnalisée. En témoignent les nombreux prix littéraires et les polémiques qu’ils engendrent. En témoigne également le refus du médiatique par Jonathan Littell, auteur des Bienveillantes, gagnant du grand prix roman de l’Académie française et du prix Goncourt. Que reste-t-il de l’art derrière tant de cadres?

 

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi ; tout homme est un fragment du continent, une partie de l’ensemble ; si la mer emporte une motte de terre, l’Europe en est amoindrie, comme si les flots avaient emporté un promontoire, le manoir de tes amis ou le tien ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne. » (John Donne, Devotions, 1624). La mort de Scott Fitzgerald sonne le glas de son époque tourbillonnante.

 

Aujourd’hui Baudelaire s’est tu.

 

 

 

 

[ESJ - 15.11.06]

Publicité

Publié dans Culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article