Le goût des autres - Agnès Jaoui

Publié le par Cilou :

Le goût des autres, vu par Franck Moreno, le garde du corps dans le film.  (ESJ - 21.11.06 - note : 10/20)

Mannie,

Je ne sais pas si tu liras cette lettre, ni même si je vais te l’envoyer. J’ai été stupide de partir sans te dire au revoir. Je sais que tu m’observais, j’ai vu le rideau bouger derrière ta fenêtre. Tu as sans doute compris, et en me voyant remonter dans ma voiture avec mon bouquet, tu as souri, soulagée toi aussi quelque part, et quelque part un peu lâche aussi. C’est peut-être mieux comme ça. On est trop différents, ou trop pareils, j’en sais rien. Aucun de nous n’arrive en tout cas à faire l’effort d’accepter l’autre. On se méfie, on se défie. Ca ne mène à rien, ce petit jeu. Tu l’as compris toi même, « la prochaine qui m’aura, elle n’est pas encore née ». Je me suis déjà fait avoir pendant trois ans, je ne recommencerai pas. Je sais que tu ne m’en veux pas. Toi et moi, on est des solitaires, au fond.  Une fois la mission Castella terminée, il ne restait plus grand chose qui nous réunissait. Je devais partir, tu ne m’aurais jamais suivi. C’est tout. Peut-être qu’en faisant des efforts, des concessions, on aurait pu continuer un peu, mais je le sais comme toi, ça n’était pas durable. Toi et moi, on tient trop à notre indépendance, à notre liberté, pour se laisser attraper si facilement.

Peut-être qu’on a tort. Peut-être qu’on devrait prendre exemple sur Bruno ou Castella. Tu vois, je croyais être plein de certitudes sur la vie et sur les gens. Cette dernière mission  m’a fait douter. A vivre auprès de Castella, à le voir se faire prendre pour une truffe par ce milieu d’acteurs, à le voir déprimer et sortir seul tout les soirs, pour finalement bazarder sa bobonne de femme et se mettre à lire, à aimer le théâtre et la peinture… Je me dis qu’on peut tous changer. Je l’ai suivi de près, son évolution. Pour le boulot, je devais tout le temps être avec lui. Je l’ai vu souffrir à cause de cette actrice, je l’ai vu après qu’il lui ait dit son poème en anglais. Il allait mal. Il se ridiculisait. Et puis finalement il a commencé à changer, et à se faire accepter par ce milieu d’artistes intellectuels.  Castella détestait le théâtre, parce que ça n’était pas sa culture, il ne comprenait pas. Et cette actrice, là, ta copine Clara, elle s’est bien foutue de lui, mais finalement elle lui a rendu service. Elle l’a forcé à faire ce pas vers l’autre que toi et moi on ne sait pas faire. Elle l’a sorti de son monde et même s’il s’est ridiculisé, il a appris autre chose. Et elle aussi, avec son groupe d’amis qui prenaient le patron de haut, ils ont bien dû revenir sur leurs préjugés. Tu sais, ça me fait penser à cette histoire racontée par un philosophe où chacun sort de sa caverne. Ca fait mal, mais à long terme ça vaut le coup.

Tu vois, je réfléchis, moi aussi. Comme l’a dit Bruno « on dirait que tu penses quand tu t’emmerdes ». C’est exactement ça.  Je l’aimais bien Bruno, j’espère qu’il va bien, qu’il se fait plus avoir comme avec son américaine. N’empêche qu’il avait raison, je pensais tout le temps à une vieille affaire, à me demander si j’avais bien fait de démissionner. Je lui en ai parlé une fois, et c’est lui qui m’a apporté la réponse, le dernier jour. Il m’a montré un article de journal. Sans lui, je n’aurai jamais su que l’affaire était résolue, que justice avait été faite, finalement. Qu’il n’y a pas que des salauds. Je ne croyais plus à la justice. Bruno me disait tout le temps que je voyais le mal partout, et moi je répondais « tu te fais trop d’illusions ». Et bien, peut-être que j’avais tort.

Peut-être bien que c’est des gens comme Bruno et Castella qui ont raison. Ceux qui croient encore un peu aux autres, et qui acceptent de partager leur goût, d’apprendre, d’échanger. Et dans ce cas là, c’est moi qui me suis trompé en partant sans venir te voir. Je n’ai pas le goût des autres, alors je reste seul. Je ne sais pas si j’ai raison.

Prends soin de toi,

 

Franck.

 

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Publié dans Culture

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